Voici près de 2 semaines que nous sommes rentrés de la Vallée et chaque nuit, je retourne secrètement à Spirit Horse, ce camps Hippie parfaitement invraisemblable. et chaque jour, on me demande, les yeux écarquillés “Allez, raconte!”.
Alors voilà.
Bah…
euh…
J’ai commencé par m’évanouir.

Photo Jerry Hyde
Je suis partie dans cette vallée du Pays de Galles, parce que j’aime mon homme et qu’il a ce lieu dans la peau. il m’avait prévenu que c’était pas simple, qu’il y faisait souvent froid, qu’il y avait de la boue, des micro-moustiques (les mitges), beaucoup de pluie. Mais quand on rencontre quelqu’un, qu’on est amoureux, on veut tout savoir de la personne, tout partager. non?!
Donc voila, j’arrive dans la vallée après une journée entière de voyage avec Tâm et Léo. Janan, l’ex-femme de Jerry, est venue nous chercher à l’aéroport et nous emmène en bagnole au camps. Nous allons passer un peu de temps ensemble…
C’est la 3 ou 4e fois qu’elle va là-bas, pour quelques jours seulement : “Ce lieu ne ressemble à rien de ce que l’on peut connaître ailleurs. et c’est… traumatisant. c’est traumatisant pour t’adapter à l’arrivée… ça l’est encore davantage quand tu repars.”
C’est en fait très difficile de vous partager une expérience avec des mots. parce que justement, la plupart des choses qui se sont passées pour moi à Spirit Horse se sont passées dans mon corps… Spirit Horse n’est pas un concept, mais une expérience.
Je recommence : l’évanouissement.

Photo Jerry Hyde
Nous sommes arrivés de nuit, il faisait froid, il pleuvait, on ne voyait rien. logique car le lieu est sans électricité. Jerry avait réussi à nous trouver sur la route pour nous montrer le chemin. c’était un miracle, car non seulement, il n’y a pas d’électricité mais en plus pas de réseau. logique.
On nous avait mis de la nourriture de côté à la cuisine. De ce que je comprenais, on était dans une sorte de tipi, avec des gens mouillés dedans qui jouaient de la musique. “maman tu aurais dû nous dire qu’on viendrait ici…” “tâm, je ne sais pas moi-même où nous sommes”.
nous partons en lampe torche dormir. la tente de Jerry s’étant effondrée la veille (trop de vent tue la tente), on nous prêté un joli espace, dans une jolie cabane, au fond du village. Celle-ci est en bois, faîte entièrement à la main, avec un sauna un bas, un pagode tibétaine en haut et un entresol (entre les 2 donc). il y a la place pour 6 matelas… parfait!

Photo Jerry Hyde
je me réveille tôt, habitée par la peur de retomber malade (j’ai fait un mini burn out juste avant les vacances fin juillet). il pleut mais on sent le soleil derrière les nuages. et puis, et je trouve cette sensation d’eau étonnamment agréable. nous partons nous promener. la matinée se passe. sous la pluie toujours.
En arrivant dans la cuisine pour déjeuner, je suis assise à côté d’une femme pirate. un chapeau élimée, une chemise à jabots élimée aussi, de longs cheveux en dreadlocks grises, les pieds nus. plein de boue. les enfants entrent et sortent trempés. les pieds nus. Plein de boue. les personnes à la cuisine. les pieds nus (ou des crocs). plein de boue.
je sens un truc hyper violent monter en moi. je n’arrive plus à ouvrir les yeux. ni à manger.
“Jerry, i’m exhausted”
Je réunis mes dernières forces et je vous assure que c’était pas grand chose. arrive à la cabane et m’écroule pendant 3 heures.

Photo Jerry Hyde
En me réveillant, je confesse à Jerry “I am frightened”. un ami disait “on ne peut pas juger un sentiment”, je m’y suis accrochée pour ne pas avoir honte, mais n’étais pas fière non plus. et Jerry, il est génial, il m’a rassurée. il m’a dit que c’était normal, que les gens, le rapport aux choses, que tout allait être challengé et que ça fait peur, ça fait très peur. Que je devais pour autant savoir que j’étais en sécurité, car j’avais beau avoir l’impression d’être au milieu d’un film de pirates (c’est horrible), personne n’allait m’égorger, au contraire, ce village est paisible, il n’y a pas de vol, pas de baston, pas d’histoire glauque.
Et Janan de continuer “peut être sens tu que les gens sont fermés, mais ils ne le sont pas.” “non, non, ça je le vois bien, en revanche moi, je le suis bien, fermée.”
En fait, j’ai expérimenté la peur de l’autre, de l’Autre. et je vous jure, c’est affreux comme on a peur. c’est affreux comme c’est affreux, et si je n’en avais pas pris conscience, peut être aurais-je finis par manifester “pour tous”. heureusement que j’ai des valeurs, et un peu de capacité de raisonnement. ça, et la bienveillance bien sûr, ça m’a sauvée.

Photo Jerry Hyde
Et puis, ce truc de la boue, c’est fou, comme ca m’a fait peur (Into the mud > into the Meurd’?!) J’ai bien compris que tous mes repères allaient voler en éclat. Pour rappel, je bossais chez Lancôme et montait les marches à Cannes, c’est pas ma vie dans son global mais c’est un bon repère pour vous faire ressentir une sorte de grand écart. Donc ce qui fait peur, c’est pas la violence des autres, c’est la tienne, celle qui s’exprime quand juste, tu ne sais pas où t’es. Quelle expérience!
beh… merci pour ça.

Photo Jerry Hyde
Je vous raconterai la suite, en vidéo notamment, mais pour la faire courte, (ouais ça va être encore long en fait), cette semaine passée à Spirit Horse a tout remis en question chez moi : le rapport à l’autre, à l’hygiène, à la culture, au corps, à la nature bien sûr, à la famille, à l’éducation (beaucoup de famille là bas pratiquent le home schooling), à l’abondance, à la confiance, au risque, au genre, à l’individu, à la communauté, à la règle, à l’interdit, au champignon, aux poils, à l’essence des choses… à la beauté bien sûr.

Photo Jerry Hyde
à l’hygiène par exemple : la boue m’a fait peur, pourtant la boue, c’est juste… de la terre et de l’eau! et puis il n’y a pas d’eau courante, donc chacun se lave dans la rivière, et sans savon. pour autant, je n’ai jamais senti de mauvaise odeur. J’ai bien vu la différence… en rentrant à Paris. les gens vivent dans la nature toute la journée, donc on ne se lave pas mais on n’est pas sales non plus. j’avais déjà entendu des tas de choses sur notre rapport très polissé à l’hygiène, mais c’est la première fois, que je m’y suis confrontée. véritablement.

Photo Jerry Hyde
la nature : c’est ce que j’ai préféré. vivre dans la nature, ne pas attendre d’elle qu’il fasse beau, ou qu’elle me rende service, ou du moins comme j’aimerais qu’elle le fasse, ahlala, que c’était bon. la Vallée est rythmée par l’eau, les nombreuses cascades et torrents qui y coulent. Cette eau est franchement fraîche, mais après 2-3 jours, mon corps était comme appelé vers elle, et ça me prend encore parfois aujourd’hui. Je frissonnais mais n’avais pas froid, et j’adorais ça. j’avais déjà entendu parlé du “faire un avec la nature”, mais là, encore une fois, je l’ai expérimenté et que ça me manque. que ça me manque!

Photo Jerry Hyde
le corps : “allo, papa, oui on part dans un camps hippie” “ah bon, vous allez être tout nus?!” oui… et bien oui et non. enfin c’est comme tu veux. les bébé là bas vivent tout nus, dans les bras des uns et des autres. les gens ont un corps libéré. la nudité n’est donc pas un problème, une menace, un manque de pudeur. pour les femmes comme pour les hommes. que ce soit dans les rivières ou dans le village. ça m’a surprise au début de voir des femmes topless en train de prendre leur café. nan, c’est pas vrai, en fait, ça m’a super choquée. et je me suis rendue compte comment j’avais moi-même totalement intégré la sexualisation du corps de la femme. donc le corps est libéré, mais pas objectivé. quelle beauté!

Photo Jerry Hyde
la culture : le camps n’est pas uniquement un camps hippie, et communautaire, il cherche à développer des valeurs, et ces valeurs sont celles du “wild nature” (sauvage en français ne veut pas dire la même chose), c’est à dire à te connecter avec quelque chose d’inhérent en chacun de nous, quelque chose de sauvage. Your inner peacefull warrior. C’est donc une communauté d’individus qui non seulement croient en la nature humaine (pas uniquement comme une construction sociale) mais qui en plus cherche à la développer. Shivam O’Brien et Erika Indra, les fondateurs de Spirit Horse il y a 25 ans, ont suivi des enseignements chamaniques, et la culture du camps est une création empruntant à des rituels “natives” indiennes, amérindiennes, tibétaines, païennes… Il y a du coup des retraites (qu’il me tarde de faire), des rituels, des festivals qui permettent à chacun de (re)nouer avec cette partie de lui. notamment, pour les garçons et les filles, ils peuvent partir dans des camps (séparés) pendant 4 jours pour apprendre à vivre ensemble et individuellement dans la montagne. ce qu’il s’y passe est secret, et lorsqu’ils reviennent (j’ai assisté au retour des filles), tout le camps vient les accueillir. on dresse une table pleine de fruits et de gateaux, on joue des percussions, elles descendent de la montagne couvertes de fleurs, fières et chantant à tue-tête. j’en ai encore la chair de poule. il y a aussi une expérience “sacred man – sacred woman”, une scène ouverte où chacun peut s’exprimer, une soirée de danse de transe, des cours de chants. toutes ces expériences n’ont rien d’un apprentissage technique, chanter juste oui mais surtout, comme le disait Anthony le prof “make your soul fly from yourself to someone else”.

je crois que je pourrais écrire des heures encore (peut être dans un 2e post?! avec vos questions potentielles d’ailleurs car je me rends compte à quel point, je ne vous ai rien expliqué des principes du camps, les personnes qui le peuplent etc). Spirit Horse est le nom d’un conte amérindien; c’est un esprit capable de te faire passer d’un monde à un autre. et oui, j’ai vraiment fait cette expérience incroyable avec cette impression d’être dans un tunnel, d’avancer dedans à toute vitesse, bien droit, et de me rendre compte que ce tunnel, eh bien, il faisait partie d’une montage beaucoup plus grande, où sans doute coulait des tonnes d’eau, que tout ce monde était abrité par un grand, un ciel immense. tout a comme explose et je me suis sentie sacrée, et en même temps, toute petite, au pied cette immense Vallée.
à ma place (?). Ici et maintenant.
et le beau là bas, il se voit, se sent, se chante, s’écoute, mais surtout c’est une sensation. on se sent beau. infiniment beau.
Infiniment parce que tout ça n’est plus empêché ni par tes peurs et ni par tes projections. c’est ta… nature!
c’est fou ce truc. c’est tellement fou!

Photo Jerry Hyde
En rentrant à Paris, le traumatisme annoncé s’est bien concrétisé. j’ai marché dans les rues, pris le métro et wahou, je vois vraiment ce qui est sale maintenant. en expérimentant une société de l’être, je comprends pourquoi on parle de notre société du paraître. et ça fait chié car il va me falloir un peu de temps pour intégrer ce que j’ai vécu là-bas dans une vie à part entière. Car je ne suis pas du genre à “trimer” 11 mois pour avoir le droit de m’échapper le 12e. et en même temps, quel cadeau d’avoir à se réinventer sans cesse.
D’une certaine manière, Spirit Horse est au Pays de Galle, mais il me semble que je ne suis jamais allée aussi loin. en moi. Que ma gratitude soit éternelle. Mia-femme-Pirate, Hellen, Sue Angel, Paloma, Anthony, Shivam, Ian, Philipp… See you next year.

Photo Jerry Hyde
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